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Réseaux-(publics)-territoires : les BU en mutation
Les bibliothèques, et typiquement les bibliothèques universitaires, sont bousculées par un ensemble de changements forts du contexte dans lequel elles opèrent et qui constituent pour elles une source de menaces mais aussi d'opportunités.
1- Les territoires et les publics :
Si on considère le contexte institutionnel, celui-ci est marqué par une volonté affirmée des universités d'émerger comme des acteurs structurants et entendus du paysage local et national dans les domaines de la recherche et de la formation. La mise en place des contrats quadriennaux a permis un renforcement de l'Université au travers de l'affichage d'une politique d'établissement ainsi que la renaissance du rôle du président qui, d'un statut de primus inter pares a acquis une position de manager du système. L'institution d'équipes présidentielles organisées autour de vice-présidents et le renforcement du rôle d'expertise des conseils (Conseil des études et de la vie universitaire, CEVU, et Conseil scientifique, CS) qui, de simples chambres d'enregistrement, sont devenus des lieux d'expertise et de classement des projets manifestent la structuration interne du pouvoir dans l'Université.
Le SCD trouve dans cette évolution une opportunité pour contribuer à faire émerger une politique documentaire dans l'Université et mailler ces projets dans un projet collectif général. Le contrat quadriennal est l'élément fort de la politique documentaire, à la fois programme, boussole et outil d'évaluation. Il permet, comme le souligne Claude JOLLY, de limiter les écarts entre établissements et de contribuer à combler les retards de certains d'entre eux. Par ailleurs, la LOLF, loi organique relative aux lois de finances, place les bibliothèques dans un contexte de dé-fléchage des crédits et de projets suivis et évalués d'une manière globale.
Cela étant, les obstacles ne manquent pas : un président avisé et doté d'un réel projet politique, entouré par une équipe présidentielle qui le soutient ne maîtrise pas pour autant la mosaïque des forces centrifuges, pouvoirs et contrepouvoirs qui font à la fois la richesse et la grande faiblesse des universités.
La logique transversale d'établissement se heurte aux logiques disciplinaires, la maîtrise des moyens est éclatée dans les laboratoires subventionnés par les organismes de recherche et l'enseignant-chercheur ne peut être réellement évalué et encore moins sanctionné.
Service transversal, le Service Commun de la Documentation (SCD) est porté par la logique d'établissement mais il doit aussi forger de nombreuses alliances sur le terrain.
Enfin, les universités ne disposent pas d'une réelle maîtrise de leur politique : elles dépendent largement des crédits que leur délègue la tutelle ministérielle et sont placées sous la tutelle parfois tatillonne du Rectorat pour le contrôle de leur budget, l'avancement et la notation du personnel de l'ASU (Administration scolaire et universitaire) et les constructions. La quête d'autonomie s'annonce comme un long cheminement.
1-1 L'émergence des collectivités locales :
Très dépendantes de l'Etat, les universités attirent toutefois aussi l'intérêt des collectivités locales, et notamment des régions. Là encore s'ouvre une opportunité pour les bibliothèques de l'Enseignement supérieur. En témoignent les financements accordés dans le cadre des Contrats de Plan Etat-Région (CPER), mais aussi dans le cadre de programmes régionaux destinés à financer l'acquisition de documentation électronique, d'archives ou la construction d'un portail documentaire commun aux différents établissements (par exemple, le programme BRAIN, "Bibliothèque Rhône-Alpes d'information numérique" en Rhône-Alpes).
Cette émergence de la puissance publique locale, même si elle inquiète parfois les présidents et les universitaires jaloux de leur autonomie, accentue la pression pour créer des collaborations entre établissements du supérieur que ce soit sur des grands sites ou au niveau régional. L'inter-universitaire réapparaît comme le retour du refoulé mais dans un contexte nouveau. Là encore, les bibliothèque sont interpellées pour développer une collaboration documentaire qui s'esquisse dans les regroupements inter-universitaires pour l'acquisition de documentation électronique : exemple des universités d'Aix-Marseille, de Rhône-Alpes ...
Enfin, autre élément d'évolution institutionnelle, le contexte européen et l'instauration du LMD (Licence-Master-Doctorat), processus qui pousse à une structuration plus transversale de l'enseignement et en accentue la modularité. Cette approche fournit incontestablement au SCD le créneau idoine pour promouvoir et mettre en oeuvre des unités d'enseignement pour la maîtrise de l'information scientifique et technique dans les cursus.
Au travers de ces évolutions, on voit comment la bibliothèque peut user de ses atouts et tenter de naviguer entre les écueils de la tendance entropique du fonctionnement universitaire et les lignes de force dégagées par les outils et opportunités concourant à la politique d'établissement.
1-2 Les publics :
Qui sont les bénéficiaires de ces politiques et de la contribution de la bibliothèque à ces projets ?
- Les enseignants-chercheurs, incontestablement au premier chef. Du moins nous l'espérons comme peuvent nous le laisser croire les 80 % des ressources consacrées sur nos budgets documentaires à moins de 20 % de la communauté de nos usagers.
- Les étudiants, nous le voudrions aussi, surtout au vu des efforts déployés dans les unités de formation à la maîtrise de l'information. Mais tous les indicateurs ne sont pas optimistes et la baisse des prêts est sensible dans certains établissements.
- Quant au public dit extérieur, le grand public, il est aussi le grand absent des universités et de leurs services documentaires. Ce public, à la fois timidement souhaité et redouté, est l'impensé de la vocation de l'université à diffuser la connaissance et promouvoir l'esprit de recherche.
2- Le réseau
L'autre événement majeur venant bousculer l'ordre bibliothécaire est la déferlante du Web et des contenus d'information accessibles en ligne. Dans le domaine de la recherche d'information, le Web offre à l'usager une alternative au recours autrefois obligé à la bibliothèque. Dans le même temps, le foisonnement d'informations nécessite plus que jamais des repères et des outils pour hiérarchiser les connaissances et pour s'orienter dans la conduite d'une recherche efficace. La bibliothèque est brutalement plongée dans la nécessité d'organiser l'accès :
- à l'information numérique qu'elle acquiert (bases de données et périodiques électroniques)
- à celle qu'elle crée en ligne (programmes de numérisation)
et de recourir à des plates formes offrant des services variés, notamment la résolution de liens pour accéder directement à l'article recherché sans passer par le portail de l'éditeur.
Dans le même temps, l'invasion du numérique impacte fortement le schéma actuel de la communication scientifique et exacerbe les contradictions du système.
L'augmentation régulière du coût des périodiques scientifiques et de leur version en ligne met en crise le système et ouvre la course à la maîtrise de la diffusion scientifique entre les grands monopoles éditoriaux (Elsevier, Wolters, Kluwer ...) et la communauté des chercheurs qui tente timidement encore de reprendre pied par la création d'archives ouvertes gratuites.
2-1 Les craintes des bibliothécaires :
Cette nouvelle donne génère les craintes les plus fortes qu'ait connu le métier :
- le fantasme de la disparition de la bibliothèque (la "deserted library") ;
- le "bug" des compétences, les professionnels butant sur la maîtrise d'outils nouveaux et leur positionnement dans le monde du virtuel ;
- la concurrence brutale et directe avec le secteur privé de l'édition commerciale, en particulier avec les stratégies des multinationales qui prennent pied au-delà de l'activité éditoriale dans l'archivage et la fourniture de plates-formes d'accès à l'information en ligne ;
- le paradigme perdu de la collection, le foisonnement du Web favorisant l'anomie documentaire et manifestant le spectre du consumérisme généralisé.
Face à ces défis redoutables, la communauté bibliothécaire doit d'abord souder ses valeurs dans le réseau et concentrer ses efforts sur l'acquisition de compétences nouvelles et leur stabilisation au sein du réseau d'abord et des établissements. concomitamment ou ensuite. Enfin, elle doit animer le débat auprès de la communauté scientifique et des collectivités publiques.
L'expérience du travail collaboratif au sein d'un consortium est à cet égard exemplaire. Même s'il faut bien rappeler à ce stade que le consortium a été voulu par les éditeurs qui recherchent un interlocuteur unique, leur création a été une immense opportunité de travail collaboratif autour de la réflexion sur la politique documentaire. Les modèles proposés par les éditeurs comme le Big deal (fourniture de catalogue complet en ligne) posent des questions vitales pour l'avenir de la documentation scientifique:
- on ne dispose plus d'un mécanisme de contrôle en demande et fourniture (logique du tout ou rien) ;
- on ne peut plus se désabonner ;
- l'incrémentation de nouveaux titres renchérit les coûts ;
- la sanctuarisation du chiffre d'affaires est dévastateur pour les autres éditeurs ;
- l'offre documentaire s'uniformise ;
- l'accès aux archives est limité et incertain ;
- Enfin, le phénomène de concentration de l'édition aggrave encore ce phénomène.
Ces questions dépassent l'échelle de l'établissement et se posent à la communauté scientifique et à celle des bibliothécaires d'une manière générale. Le rôle du consortium, outre son activité de négocier au meilleur prix l'accès à cette documentation, est de les relayer auprès de la communauté scientifique et d'alimenter le débat sur les alternatives. Celles-ci sont à chercher du côté d'initiatives telles que SPARC (Scholarly publishing academic research coalition) et du mouvement des "archives ouvertes" destinées à aider la collectivité des chercheurs à se réapproprier la diffusion de leur production. Son rôle est aussi de poser la question d'une politique documentaire commune à l'enseignement supérieur et à la recherche au-delà des conflits aigus de territoire. Il consiste enfin à contribuer à la réflexion sur une politique d'archivage du support papier comme du support électronique et à imaginer la carte documentaire d'un réseau dont les contours ne sont plus seulement nationaux. Le consortium est un outil du réseau au service du réseau et il vivra tant qu'il lui sera utile. Notre responsabilité de professionnel de la documentation consiste donc bien aujourd'hui à plus investir dans l'action collective au bénéfice du réseau et à soigner, au sein de celui-ci, la stabilisation des compétences cruciales pour l'avenir.
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