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  Bibliothécaire : quel métier, quel territoire ?  
 
Un métier introuvable
Catherine Pouyet
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Modérateur : Françoise Gaudet
 
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La littérature professionnelle témoigne des interrogations permanentes sur la spécificité du métier de bibliothécaire, un métier introuvable pour certains ou se décomposant en 30 métiers différents répartis en quatre grandes familles selon le premier répertoire établi par Anne Kupiec. Cette diversité explique à elle seule les questions récurrentes sur les fondements de l'identité professionnelle ou sur les éléments de la légitimité professionnelle, à renégocier selon certains.

La dernière édition du "Métier de bibliothécaire" rappelle que, si la bibliothèque change incontestablement, c'est le bibliothécaire qui est le moteur de ce changement, qu'il a la responsabilité, le devoir, de prévoir, d'accompagner les évolutions et les progrès. De même qu'il est contraint aujourd'hui à exercer ses compétences sur des territoires administratifs en pleine recomposition, le bibliothécaire ne cesse de redéfinir les limites, les contours de ses champs d'activité, de ses domaines d'intervention, en fonction des évolutions technologiques, économiques, sociales et politiques. S'il ne cesse de défricher de nouveaux territoires, dans le même temps, il est conduit à en abandonner d'autres, cette redéfinition constante des frontières du métier étant naturellement source de tensions, de doutes, voire de désenchantement.

Mais le changement se fait, permettant de réinventer sans cesse la bibliothèque.

Dépassement et défrichement des territoires ne peuvent se réaliser au même rythme ni à la même intensité selon la taille ou le type de bibliothèque, cependant quelques lignes de force peuvent être proposées.

1. Les frontières en voie de dépassement

1.1 Les conceptions historiques

Trois conceptions du métier ont longtemps prévalu :

- une conception muséale - attachée à la conservation du livre

- une conception plus instrumentale et utilitaire donnant lieu aux métiers de la documentation et à l'accès à l'information

- une conception culturelle et éducative à l'origine de la lecture publique, de l'attention portée aux publics, à l'accès au savoir et à la culture.

Ces conceptions ont pu s'affronter et on en trouve encore des traces dans des rivalités professionnelles, des oppositions au sein du personnel d'un même réseau de bibliothèques. Mais, aujourd'hui, que ce soit dans une bibliothèque universitaire ou territoriale, les professionnels reconnaissent l'importance du patrimoine, développent des services d'accès à l'information, sont attentifs aux publics et cherchent à faciliter leur accès au savoir et à la culture.

1.2 Des identités professionnelles spécifiques à la lecture publique

Les professionnels exerçant dans ce champ ont toujours été particulièrement attentifs au publics et à leurs besoins, ils en ont défini très tôt des territoires spécifiques et affirmé de nouvelles identités professionnelles en relation avec :

- des catégories de publics : les bibliothécaires jeunesse

- des supports autres que l'imprimé : discothécaires, vidéothécaires...

Ces identités se sont bâties sur la connaissance de contenus éditoriaux spécifiques (exemple de la littérature jeunesse), sur l'approche de nouveaux publics et la mise en oeuvre de médiations appropriées, sur la connaissance et la maîtrise de traitement des nouveaux supports.

Militants de la lecture publique, ces spécialistes se sont longtemps affirmés différents, gérant des espaces autonomes dans la bibliothèque. Ils ont largement contribué à enrichir le métier au point qu'aujourd'hui leurs compétences sont de plus en plus partagées par tous les professionnels.

La bibliothèque devenue un espace accueillant tous les publics, proposant une offre documentaire intégrant tous les supports, le personnel cherche à devenir polyvalent tant sur les tâches de médiation que sur les tâches liées au traitement des collections.

Ce déplacement des frontières peut être illustré de manière plus concrète par certaines pratiques professionnelles :

- de nombreuses bibliothèques de taille moyenne rassemblent les documentaires pour jeunes et pour adultes

- l'organisation des collections en départements thématiques tend à se généraliser dans les grandes bibliothèques

- les techniques de médiation mis en oeuvre auprès des jeunes publics s'appliquent aujourd'hui à certaines catégories d'adultes : personnes âgées, adultes en apprentissage...

- les albums jeunesse trouvent de nouveaux usagers auprès des faibles lecteurs.

1.3 Des territoires liés au développement de compétences spécifiques

Le bibliothécaire a été particulièrement attentif ces dernières années à accompagner les évolutions et les progrès, pour adapter sans cesse ses services aux besoins de la population. Il s'est voulu de plus en plus "professionnel", spécialiste, en quête permanente d'un corpus stable de savoirs et de techniques, pour fonder son travail et maîtriser son domaine d'activité.

C'est ainsi que l'on a vu apparaître successivement ou concomitamment

- le bibliothécaire ingénieur - avec le développement de l'informatique et des NTIC

- le bibliothécaire manager - à l'ère de la gestion

- le bibliothécaire formateur

- le bibliothécaire animateur

- le bibliothécaire acteur social et acteur culturel, cela va de soi.

Si le bibliothécaire doit sans cesse développer ses compétences, pour mieux maîtriser son territoire, il est parfois entraîné à empiéter sur d'autres territoires, ceux de l'informaticien, de l'administratif, de l'animateur...

Ces dérives, qu'elles concernent les techniques ou les modes de médiation témoignent de la difficulté à "tenir le cap" dans une bibliothèque devenue de plus en plus polymorphe, se situant à des échelles de plus en plus contrastées : la petite bibliothèque exige aujourd'hui une réelle polyvalence sans possibilité de spécialisation, la grande, la très grande, autorise, nécessite la constitution d'une équipe intégrant d'autres métiers, de vrais spécialistes, qu'ils soient informaticiens, chargés de communication, responsables administratifs, chargés des relations publiques ou même responsables du marketing.

1.4 Des territoires de résistance

La légitimité de la profession s'enracine encore pour certains sur le traitement des collections, sur la constitution du catalogue, activités faisant appel à des techniques rassurantes sur un certain plan car permettant une expertise objective.

Or, là aussi, il s'agit de territoires auxquels il faut savoir renoncer ou qu'il faut du moins interroger en particulier sur le rapport coût/usage - sur les possibilités d'externalisation ou de travail partagé - sans pour autant abandonner la démarche qualité.

Ces abandons sont parfois douloureux car ils concernent pour certains le coeur même du métier - qu'ils signifient le transfert de tâches purement bibliothéconomiques à des spécialistes internes ou externes - qu'ils s'accompagnent de nouveaux investissements professionnels sur des territoires instables.

Les lignes de partage que nous avons évoquées ne cessent de bouger, elles sont au coeur même de l'activité de management des équipes. La négociation d'un projet de service renforcé par un plan de formation, par la mise en place de procédures d'évaluation, par le développement de la communication interne, peuvent contribuer à les faire évoluer.

Mais aujourd'hui de nouveaux territoires, de nouvelles frontières se profilent mettant davantage en jeu l'avenir de la bibliothèque et la légitimité de ses professionnels.

2. De nouveaux territoires et leurs enjeux

2.1. Approches des territoires et de leurs publics

2.1.1. Territoires géographiques

Cette nouvelle approche, qui fait l'objet de ce colloque, s'est développée dans le contexte de la décentralisation et de la recomposition des territoires. Il n'est certes pas nouveau de constater que les missions des bibliothèques s'exercent aujourd'hui sur des territoires qui correspondent moins aux limites administratives liées à leur statut.

L'importance des déplacements urbains, la réflexion émergente sur le temps des villes, la diversité des besoins d'information et d'accompagnement de la formation et de l'accès au savoir tout au long de la vie, nous conduisent de plus en plus à concevoir des bibliothèques sous forme de réseaux ;

- réseaux d'équipements, maillant les territoires pour offrir de véritables services de proximité pour des publics peu mobiles

- réseaux de services répartis entre ces équipements ou accessibles à partir de ces équipements ;

- réseaux documentaires susceptibles de répondre à tous les niveaux de demandes ;

- réseaux de professionnels capables d'organiser, de gérer l'offre, de rechercher de nouveaux publics, de définir des projets culturels;

Cette évolution remet en cause l'organisation et les modes de gestion antérieurs, exige le partage des responsabilités, des complémentarités dans les tâches - définition des niveaux de subsidiarité - chaque bibliothèque n'est plus qu'un maillon relié à un réseau, voire à plusieurs réseaux, mettant en oeuvre des pratiques professionnelles de coopération.

Cette approche reste encore floue, la construction des intercommunalités étant loin d'être achevée, aucun modèle n'étant proposé - la place de la culture y étant encore mal définie. Des réseaux documentaires se développent pourtant en dehors de toute structuration administrative, on peut citer le réseau métrothèque concernant les bibliothèques municipales de la communauté d'agglomération grenobloise, qui cependant ne s'est pas dotée de la compétence culturelle, ou le projet de réseau des bibliothèques des 8 villes centre Rhône-Alpes, bénéficiant de subventions de l'Etat et de la région. Les relations entre les collectivités locales et universités sont par ailleurs souvent fluctuantes, d'où des revirements politiques, en particulier de coopération documentaire, dans le temps et dans l'espace.

Cette situation interroge et inquiète le professionnel confronté à des usages qui refusent de plus en plus des règlements, des tarifs propres à chaque espace communal ou des statuts réservant l'accès à certaines sources d'informations.

Construire de véritables bassins documentaires, correspondant à des bassins de vie urbains ou ruraux, accessibles à tous, facilitant la multiplicité des usagers, pourrait constituer une réponse à la demande sociale. Mais dans ce contexte, le professionnel s'inquiète aussi de son avenir, de son statut, de sa communauté de rattachement, des nouvelles compétences qui lui sont demandées pour répondre aux besoins d'une population inscrite dans des territoires bien identifiés : quartier, commune, agglomération, région urbaine, pays..., territoires vécus plutôt que territoires administratifs.

Autres territoires qui vont nous concerner davantage dans les années à venir : celui de l'Europe, avec là aussi l'exigence de travail en réseau, celui de l'international et de la coopération décentralisée dans laquelle s'engagent de plus en plus nos collectivités locales.

2.1.2 Le non-territoire et les publics à distance

Dans le même temps, la bibliothèque développe des services sur le web hors territoire, hors population de référence, en direction d'une communauté d'utilisateurs qu'elle identifie difficilement puisqu'elle peut être répartie dans le monde entier mais qu'elle peut également se situer dans la proximité - correspondre en partie au lectorat présent physiquement dans la bibliothèque ou plus encore au lectorat abonné, susceptible de bénéficier de services à distance spécifiques : compte abonné, réservation à distance, accès à des bases en ligne...

Les bibliothécaires doivent prendre en compte ces nouveaux publics en leur proposant de nouveaux services adaptés à leurs besoins, capables de les fidéliser, contribuant par ailleurs à la légitimité de la bibliothèque et de ses professionnels. Au-delà de l'infographiste ou du webmaster dont peuvent être dotées certaines bibliothèques, ce nouveau type d'accueil - à partir du site de la bibliothèque et d'un portail documentaire - concerne pratiquement tous les professionnels de la bibliothèque. Ils doivent désormais penser leurs missions, organiser leurs services, rendre plus visible leur offre, en bibliothèque ou à distance. Cette visibilité exige rigueur et réactivité, induit de nouveaux rapports aux usagers et la mise en place de services de plus en plus personnalisés, personnalisation qui peut poser problème si elle rentre en contradiction avec d'autres missions de la bibliothèque.

2.2 Les territoires liés à l'accès au savoir et à l'information

La bibliothèque ne donne plus seulement accès à des documents, à des références, elle répond de plus en plus aux besoins d'information des citoyens.

Le service de référence n'est pas nouveau dans nos équipements, mais doté aujourd'hui de nouveaux outils, il est devenu plus attractif, plus performant. Forte de ses compétences professionnelles, de ses moyens techniques, la bibliothèque est aujourd'hui en mesure de tenir un rôle dans la société de l'information. C'est vrai déjà depuis de nombreuses années dans l'Amérique du nord, dans l'Europe du nord. C'est plus nouveau en France - avec l'expérience acquise par la Bpi ou celle plus récente de la Bibliothèque municipale de Lyon, avec l'ouverture de son "guichet du savoir".

- Les conditions de fonctionnement créent là aussi de nouveaux types de rapports aux usagers : service accessible à distance, 24h sur 24, rapidité de la réponse, interactivité possible, développement du chat avec les bibliothécaires, d'où un service réellement personnalisé, émergence possible d'une communauté du savoir.

- Le bibliothécaire de référence devient le spécialiste de l'accès à l'information, de l'accès au savoir

- Il doit remplir ces nouvelles missions en restant attentif à ses publics, en particulier à ceux souffrant de handicaps.

- Dans ce contexte, les bibliothécaires sont de plus en plus confrontés à la maîtrise des contenus - que ce soit dans la mise en oeuvre de politiques documentaires cohérentes, ou dans la sélection, l'organisation de l'accès à l'information

2.3 Le champ de la formation

La dimension pédagogique a toujours marqué le métier de bibliothécaire. Les partenariats développés avec l'Education nationale donnent l'occasion de redéfinir périodiquement le positionnement des bibliothécaires dans leurs relations avec les publics adultes, qu'ils soient faibles lecteurs, en apprentissage de langues, des nouvelles technologies, de la recherche documentaire.

Dans une bibliothèque devenue un centre de ressources et d'auto-formation, le bibliothécaire se doit de former l'usager à ses codes, à ses usages, à ses outils. Il doit être attentif à ses besoins de formation en prenant en compte la diversité de ses centres d'intérêt et du niveau d'apprentissage recherché.

Le bibliothécaire médiateur devient de plus en plus formateur, sélectionnant l'information, l'adaptant à son public, transmettant ses compétences, bâtissant une démarche pédagogique dans le cadre de séances de formation, de services en ligne, de documents d'accompagnement. Il doit apprendre également à transmettre son savoir-faire, à partager son expérience avec ses collègues et ses partenaires.

D'autres champs nous obligent à repositionner nos activités et nos compétences :

- le champ culturel, confronté aujourd'hui à une perte de repères, à l'émergence de nouveaux modèles culturels, à la recherche de priorités définies essentiellement par les collectivités locales, à la problématique du pluralisme culturel.

- Le champ de la politique de la ville, intégrant naturellement le rôle social des bibliothèques tout en négligeant le plus souvent la culture.

- Le champ économique et juridique avec les tendances à la marchandisation de la culture et plus encore de l'information. Nous savons que la bibliothèque joue un rôle important dans le développement des industries culturelles, s'inscrit de plus en plus dans le champ de l'économie du livre, est confrontée à des décisions juridiques susceptibles de remettre en cause ses missions.

Conclusion

Les nouvelles frontières que nous avons évoquées ne peuvent concerner le seul bibliothécaire mais bien sûr "l'équipe", le collectif, seul à même de réunir tous les talents nécessaires pour permettre à la bibliothèque de continuer à remplir des missions de service public. La répartition des rôles dans cette équipe pose aujourd'hui problème surtout dans un grand équipement, s'équilibre plus dans une bibliothèque de proximité dont les vertus sont aujourd'hui davantage reconnues.

Au-delà de ces évolutions, des questionnement évoqués, des recentrages permanents à effectuer, le coeur du métier reste, me semble-t-il, relativement stable. Le bibliothécaire est de plus en plus reconnu comme médiateur, passeur, en charge de la transmission et non de la production du savoir ou de l'information, comme relais, particulièrement attentif à l'évolution du corps social. Le bibliothécaire sait de mieux en mieux inventer "le lieu des liens", selon la belle formule de Robert Damien, lieux qu'il rend de plus en plus beaux, accueillants, conviviaux.

Lieux où se construit une communauté, lieux de silence et de paroles, d'ouverture au pluralisme culturel, d'échange et d'émotions, de dépassement de nos identités. Le bibliothécaire sait rester sage et modeste nous dit Michel Melot, il reste ambitieux et utopique car il sait qu'il est responsable d'un lieu majeur de la république démocratique, d'une "institution éminemment politique" qu'il doit défendre dans un contexte de remise en cause de l'encyclopédisme, de tentations de consumérisme ou de communautarisme.

Par rapport à ces risques, le bibliothécaire doit apprendre à devenir plus "visible", doit savoir s'exposer comme nous le conseille Jean-Luc Gautier-Gentès, pour être davantage au coeur et non à côté des débats de société et de la réalité du quotidien, doit prendre le risque de l'évaluation. Avec le soutien de tous les partenaires dont il sait s'entourer, de tous les relais du livre et de la lecture qui partagent ses objectifs, des bénévoles qui trouvent une nouvelle place, il doit pouvoir préserver la légitimité de la bibliothèque publique et son droit à exister.