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Emprunteurs et séjourneurs... 
Christophe Evans
26 mai 2006 17:05 UT
A l'occasion de la présentation au Centre Pompidou des principaux résultats de lenquête DLL/Crédoc par Bruno Maresca, un débat a eu lieu concernant la typologie emprunteurs/séjourneurs. Un consensus a semblé émerger autour du fait que cette catégorisation bipolaire méritait dêtre abandonnée parce quelle était dépassée et élitiste : elle présupposerait une hiérarchie entre des usages nobles et souhaités, liés à lemprunt, et des usages tout justes tolérés, liés au séjour sur place (notamment les usages du lieu hors-collection).
Sans remettre en cause ce désir légitime d'en finir avec une typologie jugée inadéquate à décrire la réalité concrète des bibliothèques municipales, jaimerais revenir rapidement sur sa genèse qui me semble fort éloignée des travers qu'on lui prête aujourd'hui.
Cest Jean-Claude Passeron qui a, sinon inventé à proprement parler, du moins popularisé dans le monde des bibliothèques l'opposition entre emprunteurs et séjourneurs. Cela a été fait en 1979 (alors que la mutation des bibliothèques municipales françaises commençait à peine) à l'occasion d'une enquête de terrain consacrée à l'introduction de supports audio-visuels dans un échantillon de bibliothèques municipales. Précision importante, il s'agissait à l'époque de mesurer quelles seraient les réactions et les représentations des publics à l'arrivée de nouveaux supports dédiés à limage (animée et fixe), et qui allaient permettre une consultation sur place. D'où l'intérêt pour les chercheurs de disposer dune typologie qui allait différencier des « passages » et des « séjours »...
Rien de normatif ici, comme on peut facilement l'imaginer s'agissant de Jean-Claude Passeron ! J'y vois plutôt pour ma part le talent dun sociologue qui, à l'aide d'une formule marquante, aura réussi à attirer l'attention des professionnels ; au risque que sa création lui échappe une fois tombée dans le domaine public (sur les mêmes bases, je rappelle que le sociologue opposait également une « culture domestique » de la bibliothèque à ce qu'il appelait une « culture foraine »). Pour Passeron, non seulement les catégories d'emprunteurs et de séjourneurs nétaient pas étanches mais elles devaient être affinées dans la mesure où les variations observables étaient grandes (il distinguait ainsi 4 grandes familles : des faibles emprunteurs de livres et grands séjourneurs ; des faibles emprunteurs et petits séjourneurs ; des forts emprunteurs et petits séjourneurs ; des forts emprunteurs et grands séjourneurs). On mesure encore mieux les nuances dans les extraits qui suivent : « Il sagit de tendances statistiques et non d'un compartimentage absolu de catégories de public. Rappelons surtout que les séjourneurs marquent davantage de leurs caractéristiques des espaces qu'ils occupent plus longtemps que les passagers, même s'ils sont moins nombreux » ; et plus loin encore cette précision utile : « Il arrive à l'emprunteur de rester aussi longtemps que certains lecteurs sur place (...) mais « il ne fait que passer »... »
Avec le temps, il me semble donc que la typologie emprunteurs/séjourneurs ait été détachée de son contexte initial de production pour finir dans une version simplifiée, voire caricaturale. Cest dommage. On retrouve ici un problème auquel sont confrontés en permanence statisticiens, sociologues et lecteurs d'enquêtes : l'arbitraire des catégories et leur réification (leur durcissement ou chosification). Il faut, à mon sens, faire avec les typologies en connaissance de cause, plutôt que faire sans...
(voir Jean-Claude Passeron, Michel Grumbach, avec la collaboration de M. Bénard, J.-P. Martinon, M. Naffrechoux, P. Parmentier, F. Porto-Vasquez, F. de Singly, Lil à la page : Enquête sur les images et les bibliothèques, Editions de la Bibliothèque publique dinformation du Centre Pompidou, rééd. 1984)
Christophe Evans
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