| Dans les années 70, un des mots d’ordre des professionnels des bibliothèques
était de promouvoir « l’autonomie du lecteur ». Beaucoup d’efforts ont été
déployés pour favoriser cette autonomie : libre accès intégral aux
collections, amélioration de la signalétique, et mise à disposition de
catalogues informatisés plus conviviaux que les vieux catalogues sur fiches. Et
puis sont arrivés l’Internet, le web, les moteurs de recherche. Et voilà les
bibliothécaires perplexes, face à ces nouveaux outils qui, eux aussi, parient
sur l’autonomie de l’usager...
S’il y a bien au départ, dans les deux cas, une même volonté d’autonomiser
l’usager, cette volonté se traduit sous des formes différentes, parce qu’elle
s’appuie sur des logiques dissemblables. La bibliothèque est un service public
et la promotion de l’autonomie de l’usager tient d’abord à une volonté politique
: il s’agit de respecter sa liberté, son libre arbitre, de le considérer comme
un adulte autonome. Le moteur de recherche obéit bien évidemment à une logique
différente, celle d’une entreprise commerciale. Comme toute entreprise de ce
type, elle n’est viable à terme que si elle trouve des clients, et uniquement
dans la mesure où elle satisfait ses clients. Or l’utilisateur final est en
principe seul devant son écran, et tenté de zapper à la première difficulté. Il
faut donc lui proposer des outils conviviaux, qui l’accompagnent dans sa
recherche de manière plus ou moins transparente afin de l’amener à un résultat
qu’il juge satisfaisant.
Dans les deux cas, il y a donc une prise en main de l’usager, plus ou moins
explicite, plus ou moins assumée par l’utilisateur final. Quelle est la marge de
manœuvre laissée à celui-ci ? A quel moment est-il pris en main ? De quelles
informations dispose-t-il sur l’outil (et sur ses possibles dérives) ? En bref,
dans quelle mesure le concepteur de l’outil fait-il confiance à l’usager ? Et,
de ce point de vue, quelles sont les différences entre le catalogue de la
bibliothèque et Google ?
Au départ, les deux outils travaillent sur des contenus différents. Le moteur
fouille le web, le catalogue le fonds de la bibliothèque. Leurs territoires sont
donc dissemblables et circonscrits, en dépit du fantasme d’exhaustivité que les
deux univers suscitent chez leurs utilisateurs. Mais alors que l’ambition du
moteur est de maîtriser le maximum de données possible, la bibliothèque opère
volontairement une sélection dans la production éditoriale pour constituer ses
collections. Il y a donc de la part de la bibliothèque un accompagnement plus
poussé du point de vue de l’offre, ce qui peut être interprété comme une
privation de liberté : c’est le bibliothécaire qui choisit ce qui est « bon »
pour le lecteur. Mais au moins le fait-il sur des critères explicites et publics
(la Bpi a publié un opuscule sur sa politique d’acquisition) ce qui n’est pas le
cas du moteur.
Examinons à présent la démarche de recherche documentaire : nous retrouvons
ce fantasme d’exhaustivité, mais cette fois-ci chez les bibliothécaires
eux-mêmes. Des générations de bibliothécaires ont été formés à la recherche
bibliographique systématique et exhaustive, et il se trouve qu’il est impossible
de faire une recherche systématique et exhaustive sur l’Internet, ne serait-ce
que parce que les mêmes clefs de recherche donnent des résultats différents à
quelques heures d’intervalle. Ce qui est incompréhensible pour l’utilisateur
moyen, pour le coup complètement pris en main : incapable de comprendre pourquoi
telle référence est proposée plutôt que telle autre, incapable aussi d’estimer
le silence de la machine, c’est à dire le nombre de références qui pourraient
lui être utiles et qui ne lui sont pas proposées.
Pourtant cet utilisateur moyen est généralement satisfait, car il obtient le
plus souvent quelque chose, et il s’en contente, à tort ou à raison vous dira le
bibliothécaire. Mais reconnaissons que ce quelque chose est souvent pertinent,
ou du moins qu’il y a en général des pépites à glaner dans la masse de liens que
propose le moteur en réponse à une requête. Ce qui est tout de même plus
satisfaisant que le sec commentaire que renvoie facilement le catalogue : «
Aucun document retrouvé ».
Il semble en effet que l’effort du bibliothécaire porte avant tout sur la
réduction du bruit (à l’aide de thésaurus et de listes de mots matières
pré-coordonnés), quitte à n’afficher aucune réponse ; tandis que le moteur
parait avant tout redouter le silence (et privilégie par exemple la recherche
par mot clé en texte intégral), quitte à ensevelir l’usager sous les résultats.
Si on se place du point de vue de l’ergonomie de la recherche, l’avantage est
incontestablement à Google, pour la simplicité d’usage, simplicité qui autorise
d’entrée de jeu une réelle autonomie. Si on se place du point de vue de la
précision des résultats, l’avantage est peut-être à au catalogue et à la liste
pré-coordonnée, mais le maniement de ces outils suppose un minimum
d’apprentissage de la part de l’usager. L’autonomie se mérite !
Mais on sait bien que ce qui fait le succès de Google, c’est avant tout le
classement des résultats par ordre de pertinence. C’est assez étonnant, et cela
fonctionne plutôt bien. Cependant ce classement s’effectue sur des critères peu
explicites, et c’est bien là que le bât blesse. Le catalogue, lui, classe ses
résultats de manière neutre : en général par ordre alphabétique, ou plus
rarement chronologique. A charge pour l’usager de sélectionner les références
les plus pertinentes, en se fiant à sa propre connaissance du sujet. Ici encore,
l’autonomie se mérite !
L’exploitation du système de citations bibliographiques croisées, sur lequel
se fonde l’algorithme de Google, n’est pas inconnue du monde de la recherche
documentaire classique, mais le moteur en fait un usage qui le distingue
radicalement du catalogue de la bibliothèque. Il introduit un nouveau critère de
tri, qui est en fait un indice de popularité. C’est, vous diront ses
détracteurs, l’irruption de l’audimat dans la recherche documentaire. Pas du
tout, répond le philosophe Roberto Casati, qui assimile le lien établi par un
site A vers un site B à un vote de A en faveur de B : voilà un fonctionnement
démocratique, l’évaluation de la qualité des sites confiés à des milliers de
petits experts plutôt qu’à quelques rares instances de « filtrage » autorisées,
tels que les éditeurs, les revues scientifiques ou les
bibliothécaires1.
Victoire du populisme ou de la démocratie ? Le débat reste ouvert, bien
entendu. Mais pour conclure provisoirement sur le thème de l’autonomie de
l’usager, je rappellerai simplement que pour être réellement autonome, il faut
être en mesure de prendre du recul sur sa propre expérience. Et pour cela, un
minimum de compréhension de la manière dont fonctionne l’outil s’impose. De ce
point de vue, l’opacité qui entoure le mode de fonctionnement de Google, ainsi
que son succès grandissant qui lui donne une position de quasi monopole, ne
laissent pas d’être inquiétants.
1Roberto Casati, « Ce que l'Internet nous a appris sur la vraie
nature du livre » Text-e : le texte à l’heure de l’Internet, Bpi/Centre
Pompidou, 2003. |